• Véronique Lanonne

LA DINDE

Mis à jour : mai 6

Il y avait toujours une dinde sur la table à moitié dévorée, des os et de la chair ruisselante de jus. J’étais restée assise sans bouger quand Benoît, mon cousin, avait sorti l’arme et tiré. Ma grand-mère fut la première à tomber. Une balle en pleine tête. Puis ce fut au tour de ma tante, sa mère. Il visa moins bien et dut s’y reprendre à deux fois avant qu’elle ne vacille puis finisse par s’écrouler. Je me souviens du silence. Nous étions vingt à table et personne n’a crié. Enfin pas tout de suite. Ils étaient tous pétrifiés. En quelques secondes, la mort s’était invitée à notre table. Sans un mot Benoît mit le canon de l’arme dans sa bouche et tira faisant exploser la baie vitrée derrière lui. La nappe blanche était constellée de morceaux de chair sanguinolente et de bris de verre. Mes oncles se ruèrent vers les deux femmes au sol. Elles étaient mortes. Ils les secouaient, les prenaient dans leurs bras, criaient, pleuraient. C’était fini. Enfin. J’étais arrivée en retard comme d’habitude. J’avais toujours abhorré les réunions de famille mais j’avais fait une promesse à Benoît. Je devais y assister. Je pourrais mentir et dire que je ne savais pas ce qui allait se passer. Mais je savais. En détail même. Puisque c’était mon œuvre. J’avais même trouvé l’arme qui allait servir au massacre. C’est moi qui avais instillé lentement le poison dans son esprit fragile. Presque trop facile. Benoît était malléable et psychologiquement instable. Nous avions grandi ensemble dans une famille dysfonctionnelle. Je l’avais aidé à ma manière. Je lui procurais sa drogue et ses antidépresseurs. Je lui avais farci la tête aussi facilement qu’on fourre la dinde. Il avait tenté de se suicider à plusieurs reprises et à chaque fois je l’avais sauvé in-extremis. La première fois fut ma préférée, les autres manquaient cruellement d’imagination et furent toutes précédées d’un appel au secours dont je fus la seule destinataire. J’étais devenue sa bouée, son ancrage, la seule à qui il faisait vraiment confiance. Un morceau de la cervelle de Benoît flottait dans mon verre de mousseux. Les bulles le balançaient de haut en bas sur les parois en cristal de Baccara. Mes oncles avaient appelé la police. Une de mes tantes s’était assise à mes côtés et me serrait très fort la main pensant que le choc m’avait tétanisée. Elle pleurait. Tout était d’une beauté absolue. Le sang maculant la nappe d’une blancheur virginale, le reflet du cristal dans les morceaux de chair, les cheveux gris de ma grand-mère devenus aussi noirs que de l’encre. Non je n’étais pas pétrifiée, j’étais sidérée par la splendeur du chaos. Je goutais aussi pour la toute première fois à la terreur des miens. Ce n’était pas mon premier meurtre mais celui-ci, je dois bien l’avouer, resta longtemps mon préféré. J’avais 20 ans. J’en ai 50 aujourd’hui et je vais vous dire un secret. Je n’ai jamais arrêté. Véronique Lanonne @2019 Ceci est une oeuvre de fiction. Les personnages et les situations décrits dans ce texte sont purement imaginaires : toute ressemblance avec des personnages ou des événements existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

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