• Véronique Lanonne

LA FLAQUE

Je veux juste dire un mot. Un seul. Je vais partir maman et quand tu liras cette lettre je serai déjà loin. Tu me dis sans cesse que je suis trop petit pour comprendre. Mais moi je te regarde, j’observe les adultes et je crois bien que c’est vous qui êtes devenus trop grands pour comprendre. Je veux pas être comme vous et je veux pas te ressembler. Tu vas pas aimer mais tu sais plus aimer. Tu me dis que j’ai trop d’imagination et que les rêveurs ne vont pas bien loin dans la vie. Moi je veux aller aussi loin que les rêves m’emportent. Je veux sauter dans les flaques et rester dehors quand il pleut. Je veux regarder les nuages pendant des heures en imaginant des histoires. Je veux manger de la crème au chocolat matin midi et soir. Et surtout maman, surtout, je veux pas de montre. Je me fiche bien de savoir si c’est l’heure de manger quand j’ai pas faim. Si c’est l’heure de rentrer quand je m’amuse. Vous, les adultes, vous avez cessé de jouer. Vous êtes pas heureux. Vous riez presque jamais. Vous avez peur de tout. Vous avez peur de vivre. Je vois des quantités de choses que tu vois plus maman. Je ressens des quantités de choses que tu sens plus. C’est pas en grandissant qu’on les perd. C’est quand on arrête de vouloir les voir. Moi je veux pas arrêter. Si je reste avec toi maman je vais vouloir te faire plaisir et je vais arrêter de me faire plaisir. J’aime bien marcher pied nu dans l’herbe, me rouler dedans. Tu te souviens de l’odeur de l’herbe ? Bah non tu t’en rappelles pas ! Pas plus que du parfum de la terre. Pourtant on vit dessus. Tu me dis que je serai bientôt assez grand pour avoir un téléphone mais moi j’en veux pas de ton téléphone. Il rend pas heureux. Je le vois bien. T’es tout le temps en train de crier dedans et des fois tu me vois plus, tu m’écoutes plus alors que je suis juste à côté de toi. Quand je suis triste tu me dis que je dois être un homme et que je dois être fort. Qu’un homme ça pleure pas. Bah moi je dis que tout le monde devrait pleurer. Quand on a envie de pleurer bah il faut pleurer et c’est pas grave. C’est comme ça qu’on évacue le malheur. Et le malheur si on le garde dedans c’est pas bon. Ca se transforme le malheur. Ça diffuse des graines de malheur dans tout le corps pas que dans la tête. Mamy elle en est morte de son malheur. Je veux pas mourir alors je pleure quand je suis triste. Je vide le malheur. Je veux plus manger des choux de Bruxelles, j’aime pas. C’est pas bon pour ma santé si j’aime pas. Le poisson non plus. Ca pue. Et toi aussi tu le dis parce que quand tu le fais cuire t’ouvre la fenêtre. C’est pas parce que je suis petit que je peux pas savoir ce qui me plaît. Et je vois pas pourquoi je devrais me forcer à aimer des trucs que j’aime pas. Bah j’aime pas comme tu m’aimes maman. C’est pour ça que je pars. Je sais que ça va te rendre triste mais je dois te le dire. Tu dis que les mensonges c’est pas joli. Tu veux m’apprendre à grandir mais ça ça s’apprend pas. Je veux pas apprendre à oublier qu’un jour j’ai été un enfant. Je veux pas apprendre à oublier d’être heureux. Je veux continuer à rêver, à dessiner, à sauter dans les flaques et à me rouler dans la boue si ça me chante. Je me moque bien de ce que pensent les gens maman. Ce qui m’intéresse c’est ce que je pense moi. J’apprendrai peut-être jamais à aimer les choux de Bruxelles mais je sais que je t’aime et que toi tu sais pas m’aimer car il y a trop de choses et de gens dans ta tête et que ton cœur il est tout sec à force de trop penser. J’ai plein de rêve dans ma tête et toi les tiens y sont où ? Je t’aime plus fort que tout. Jusqu’à la lune. Je vais juste aller t’aimer un peu plus loin c’est tout. Papa il a pas oublié d’être un enfant. Tu lui disais tout le temps d’arrêter de faire l’imbécile et de se comporter en adulte mais lui il me comprend. Il sait bien que je toucherai jamais le ciel quand il me porte tout haut mais il me demande d’essayer quand même. On mange des pizzas tous les soirs et y’à même des soirs où il me laisse regarder la télé avec lui. Il a une montre mais il s’en sert pas. Des fois il la regarde et dis qu’on a oublié l’heure. Avec papa les jours sont jamais pareils. Il saute avec moi dans les flaques et il aime bien regarder les étoiles. Je crois bien que lui aussi il t’aime jusqu’à la lune même s’il le dit pas. Il évacue le malheur quand je le regarde pas. Ses yeux brillent comme les étoiles. Papa c’est pas un adulte comme les autres. Il a pas oublié de rêver. Pis de croire. Croire que les rêves bah ils peuvent devenir une réalité si on y croit vraiment de toutes ses forces. Voilà c’est tout ce que j’avais à dire. Véronique Lanonne ©2019

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