• Véronique Lanonne

LA MORT DU VIEUX DOUMÉ

C’était pas mon vieux, Doumé. Pas par le sang. Mais le cœur, lui, sait. C’est mon cœur qui l’avait choisi. C’est le sien qui a lâché. Je les regarde défiler devant un corps vide. J’entends les sanglots étouffés. Les murmures. Les mots blancs. La mort ça sent les fleurs. Les femmes trop parfumées. Le tabac. La naphtaline. Ils sont tous là ceux qui venaient plus. Tous. Même Ange s’est déplacé. Le cul dans un fauteuil, poussé par son fils qui espère sans doute que son père soit le prochain. Ça pue, la mort. Ça sent le mensonge et les regrets. Je ne suis jamais parti, je n’ai jamais quitté l’île. C’est ma terre. Aussi sèche que les yeux des hommes d’ici. Aussi dure que leurs cœurs. Doumé a enterré toute sa famille sans qu’une larme ne coule. Les fils d’ici survivent moins longtemps que leurs pères. C’est ainsi.


C’est le vieux qui m’a tout appris. Dans ses silences j’ai appris la patience. A regarder aussi. A sentir. Les gorges taillées au couteau dans la pierre. Les collines de Châtaigniers. La montagne plus que la mer. C’était son île. Il est mort Doumé et un morceau de moi part avec lui. Il était l’histoire. La mémoire d’une famille, d’un village, d’un peuple. Il était tout ça. Il était bien plus que ça, tous ici le savent. C’est pour ça qu’ils sont là. Sans Doumé pour veiller l’île est perdue. La mer on l’a vendu, reste la terre. Celle du haut, celle qui touche le ciel. Les toits orange et les ruelles pavées, les maisons accrochées à la montagne et le maquis qui dévore tout. Ils ne demanderont rien, je le sais, les hommes d’ici parlent avec leurs yeux. Je les entends.

Je veux la garder ma terre, je veux la garder mon île. En mémoire du vieux. Préserver l’histoire, la sienne, la nôtre. Je sais que ça brûle partout, mais pas ici. Je ne permettrais pas que ça flambe. Peu d’hommes aujourd’hui se battent pour la terre, nous oui. C’est ce que le vieux m’a légué, c’est tout ce que j’ai maintenant qu’il est parti. Une terre qui touche le ciel, qui sent la myrthe, le maquis et le soleil. Napoléon disait « les yeux fermés, je reconnaitrais la Corse à son odeur » moi c’est à ses hommes.


Véronique Lanonne ©2019

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