• Véronique Lanonne

LA PASTEQUE

J’ai eu envie de m’asseoir. Là sur le trottoir. En plein milieu d’une rue commerçante. C’était juste trop. Si lourd que mes jambes ne pouvaient plus le porter. Je regardais les piétons affairés les bras chargés de sacs. Puis tout tourna. Les sacs, les gens, la rue. Je m’adossais au mur derrière moi et tentais de respirer. Je n’y arrivais plus. Mes jambes se dérobèrent et finalement je finis le cul sur le trottoir. C’était à prévoir. Je pensais avoir digéré. Je pensais avoir surmonté. Le trottoir dirait que non. L’air remplit à nouveau mes poumons et tout reprit sa place. Les gens, les sacs, la rue. Je n’avais pas envie de me lever. Je voulais rester sur ce putain de trottoir jusqu’à ce que mort s’en suive. Je subissais déjà les regards désapprobateurs et jugeant des passants. Rien à foutre ! Ma robe à dix mille était foutue. Mes bas constellés de trous immondes et pour couronner le tout j’avais cassé un de mes talons. La loose. Mon cell bipait. Tout ce que je voulais à cet instant précis c’était crever. Crever pour arrêter d’avoir mal. Tu ne m’as pas vu tomber. Non t’as rien vu. Tu regardais qu’elle en fait. Elle et son ventre gros comme une putain de pastèque. C’est là que j’ai eu envie de m’asseoir. Vomir. Me mettre des claques. Crever. Je sais plus. Je suis en jachère depuis toi. Apparemment toi pas. Je suppose que t’es le père de la Pastèque. Mais quelle conne ! Comment j’ai pu être si conne ! Penser que tu reviendrais. Parce que c’est bien ce que je pensais. Bon d’accord, je l’aurais jamais avoué ! A personne. Et pour tout dire je venais juste de m’en rendre compte. Je t’aimais encore. Toi t’avais tourné la page à priori. Non mais la manière dont tu posais tes yeux sur cette femme ventrue ! T’as toujours eu horreur des gnomes ! T’en voulais pas ! Et moi comme une pauvre fille j’y avais cru. Je m’étais même convaincue que tu avais raison. Fuck l’horloge biologique, pourvu que tu sois là. L’amour magnifie tout mais rend très con. Mon cell bipait toujours, c’était Steph. J’ai répondu, il n’y avait qu’elle pour me sortir de là. - Mais quelle enflure ! Steph était furax ! Bon en même temps elle en rajoutait pour adoucir ma peine je le savais bien. C’était une convention tacite. Compatir et injurier avant de s’attaquer au fond du problème. On s’était attablée au café Rue Truchet. On y avait nos habitudes. Le patron était un Dieu Grec réincarné en taulier de bistro. Steph avait quitté le boulot pour me rejoindre. Un « sans domicile » qui dormait sous un porche m’avait aidé à me relever. Si bien que j’étais arrivée au café en boitant et puant le vieux graillon. - 2 whisky sec s’il te plait ! Steph passa la commande en gratifiant Dimitri le Demi-Dieu du sourire « c’est quand tu veux où tu veux » dont elle avait le secret. Il restait imperturbable. C’est ce qu’on aimait chez lui. - Steph il est 11 h du mat’ ! Je me défendais mollement. J’en avais besoin de ce verre. Voire de la bouteille. - Tu bois, on le détruit après on cause ! Tu pues non ? Je l’adorais Steph. Tout était simple avec elle. Pas d’embrouille métaphysique. Un chat est un chat point barre. En l’occurrence un empafé reste un empafé point barre. Elle l’avait jamais aimé. Véronique Lanonne ©2019

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