• Véronique Lanonne

CYANURE

Je t’ai tué longtemps. Dans ma tête. Je te torturais avant. Je te faisais mal en te regardant dans les yeux. J’expulsais ma souffrance et la faisais tienne. T’es là aujourd’hui. Vraiment là je veux dire. Pas que dans ma tête. Assis sur un de mes tabourets de cuisine. Mais t’es déjà mort. Tu te ressembles plus. T’es tout vouté, tout froissé. Un bonhomme de neige après le dégel ! Si j’avais du cyanure j’en verserai dans ton café histoire d’abréger tes souffrances mais j’en n’ai pas. Alors je t’écoute. Enfin pas vraiment en fait, je fais semblant. C’est le bordel dans ma tête.. Je cherche mentalement ou j’ai foutu la bouteille de débouche-chiotte pour en fourrer dans ton café. Le bain… Voilà ! Toi dans le bain avec le chauffage d’appoint ! Une corde ! Où j’ai foutu cette putain de corde ! Je t’endors et je te pends. T’as grossi. Il me faudrait une grue pour te hisser. Le couteau de cuisine qui dérape dans ta glotte. Un accident domestique. Un suicide assisté, j’hésite…


Tu continues à dégouliner sur mon plan de travail en marbre noir. Je te file le rouleau d’essuie-tout pour éponger. Celui bien rêche acheté chez Lidl par lot de vingt et je planque le paquet de kleenex balsam. Si je t’écoutais tu finirais encore par m’embobiner et ça je veux plus. Même délabré si je te regarde mon cœur s’emballe. Il est con mon cœur ! Alors je file le relais à ma tête, elle, elle assure. Elle échafaude, elle prémédite, elle manigance… T’es un homme mort !


Je reste à distance. Je m’adosse à la plaque de cuisson et je vois tes mots couler dans l’évier. Je n’ai qu’une envie. Fourrer ta tête dans le broyeur. T’as toujours ta fossette. Même si tu ne souris pas je la vois. Un petit sillon à droite. Un « je suis désolé, je t’aime encore » dérape et se faufile jusqu’à mon cœur. Non seulement il est con celui-là mais il est fragile, il sursaute. Je ferme les yeux en respirant calmement et ma tête reprend le contrôle. On classe ça avec les « je recommencerai plus… c’était une erreur… je ne l’ai vu qu’une fois… Elle n’est pas toi » j’en passe et des meilleurs.


Je ne vais pas te pardonner cette fois. Pas parce que je ne t’aime plus. Non. Je t’aimerai toujours. C’est comme ça. Si je te tue en permanence c’est bien que je t’aime encore. Non. Je ne vais pas te pardonner parce que si je le fais c’est à moi que je ne pourrais pas accorder mon pardon et je crois que je veux m’aimer moi. Alors je vais te laisser finir. Je vais même te regarder en te laissant croire que c’est encore possible. Juste pour le plaisir.


Et t’y crois. Tu me vois sourire. La lueur au fond de mes yeux c’est un feu de joie mon amour. C’est toi que je brûle. Nous. Notre amour. Ce qu’il était et ce qu’il ne sera plus jamais. Tu tends la main, tu pousses l’amour vers moi mais ton amour j’en veux plus. Ça flambe, tout flambe dans ma tête c’est mieux qu’à la Saint Jean. Je danse autour. Je pleure aussi. Dedans. Toi c’est dehors que tu te répands. Je vais te filer le coup de grâce, j’ai hâte. Tes phrases s’étendent et se délitent sous mes yeux. Tout prend toujours des plombes avec toi, t’as jamais su en finir vite. Il n’y a bien qu’au lit que tout ça prenait du sens. La fameuse question tombe enfin. Mon esprit jubile. Je vois ta tête sur le plan de travail en marbre noir et le couperet juste au-dessus. Je te regarde en silence. Je souris. Tes yeux sont si beaux quand tu pleures.

Je te hais de tout mon cœur. Toi, tes mensonges, tes larmes et ta putain de fossette, allez tous vous faire foutre. Je souris. C’est fini.



Véronique Lanonne ©2019

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